Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
desmotsdebrie

Atelier d'écriture créative, écriture partagée, en groupe, littérature, poésie, nouvelles, apprentissage techniques d'écriture,exemples de contrainte d'écriture

Episode 29 Sylvestre fait l'arbitre

Episode 29 Sylvestre fait l'arbitre

 

Monsieur le Ministre des Personnes Âgées,

 

Ça fait un moment que j’ai envie de vous écrire directement parce que j’ai plein de choses à vous expliquer.

Aujourd’hui je suis en colère. Je suis tellement en colère que je me suis disputé avec mon neveu Loulou. Pourtant, je l’aime bien mon neveu, mais vous, lui et tous vos amis vous y allez un peu fort.

Figurez-vous que la semaine dernière vers 20h15 quelqu’un sonne à la porte pendant que je regardais le journal télévisé en dormant.

C’était le grand Charles de la gendarmerie de Beautrou, en Brie.

Très poli, il m’invite à venir retrouver ma femme Gillette aux urgences de l’hôpital.

  • Ben, qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? que je demande
  • Elle est blessée légèrement mais il faudrait venir la chercher,
  • Y a eu un accident pendant la randonnée ?
  • Oui, c’est ça qu’il répond d’une voix enrouée
  • T’es enrhumé ?
  •  …

Bref, il me propose gentiment de m’accompagner. J’ai été un peu étonné mais par les temps qui courent tout peut arriver même un gendarme conciliant.

Alors j’enfile mes chaussures, ma casquette et mon gilet jaune et on est parti.

Il a pas été bavard le grand Charles, même pas un mot sur un sens interdit quelconque.

C’est quand on est arrivé que j’ai compris.

J’ai jeté un coup d’œil au grand Charles, pâle comme le beurre d’hiver. Puis il m’a conduit à Gillette.

Quand je l’ai vue, j’en croyais pas mes lunettes ! Dans quel état on me l’avait mise ! Heureusement que je connaissais son gilet jaune sinon je l’aurais pas reconnue.

Elle avait un œil au beurre noir, une lèvre fendue, la langue violette, des touffes de cheveux arrachés, un bras en bandoulière, le jean ouvert aux genoux et un godillot ouvert prêt à mordre.

Ses doigts étaient écorchés aux jointures et il lui manquait une dent.

Et comble de tout, elle ne pouvait plus parler. Bon pour ça, je vous en veux pas, des fois c’est bien quand elle a fini d’expliquer. Mais quand même, vous avez pas honte de mettre une petite femme de 50kg à peine dans un état pareil ? Et puis, vous vous y êtes mis à combien ?

Et c’est pas tout : à côté d’elle, allongée, les cheveux ébouriffés comme une sorcière gisait Tante Maya, sa longue jupe tirée jusqu’aux chevilles, les pieds écartés, les chaussures ouvertes sur ses chaussette tricotées main, prêtes à bondir. Elle cramponnait son sac et son dentier claquait de colère.

Je me retourne et qui je vois ? Saturnin assis, un bras en écharpe. Fanette et Lily-Fleur, les copines de Maya et Gillette, adossées l’une à l’autre, les habits déchirés et les pieds en éventail, en train de somnoler et un peu plus loin, dans un silence qui en disait long de réprobation, François-Marie et Jeannot, la plume à la main et l’œil au beurre noir, en train d’écrire.

Je mets ma casquette en arrière et je demande à Charles :

  • Ben, tu vas m’expliquer mon gars, pourquoi vous vous êtes acharnés sur des vieux comme ça,

Et là, j’entends :

  • Attention Monsieur, on dit des personnes âgées. Sinon c’est péjoratif et c’est une atteinte à la personne.

Je me retourne et je vois deux freluquets de gendarmes, tout juste sortis de l’adolescence qui me toisent.

  • D’où qu’y sortent ces deux-là ? je demande à Charles
  • De l’école, il répond tout bas,
  • Ça vous a pas empêché de les tabasser…
  • Attention, c’est eux qui sont en infraction…
  • Bon, je t’écoute.
  • Attention, vous devez nous vouvoyer. Pas de familiarité avec la gendarmerie,
  • T’inquiète pas mon gars, j’ai pas envie de t’embrasser, alors ?

Charles leur a fait signe de raconter.

  • On nous a alertés pour tapage nocturne : il était 22h et de la musique forte s’échappait de la maison de Monsieur et Madame, qu’il dit en désignant Saturnin et Maya. Quand nous sommes arrivés, tout se passait à peu près bien jusqu’au moment où nous avons évoqué la situation actuelle, à savoir que pour raison sanitaire, les Français ne peuvent pas se réunir à plus de 6 personnes à la fois et que la musique dérangeait les voisins.
  • Ah bon, et alors ?
  • Alors ? poursuit le collègue du premier freluquet, ils étaient 7, Monsieur, c’est interdit !

Derrière, ça a commencé : faudrait apprendre aux gendarmes qu’il y a des mots qui sont pire que des bombes lacrymogènes !

  • Mort aux vaches ! a rugi Maya
  • Attention, s’est écrié le premier freluquet, insulte à gendarme dans l’exercice de ses fonctions…
  • On sait, a coupé Charles qui a repris : Bref, Monsieur Sylvestre, ils ont argué qu’on autorisait des jeunes par centaines à danser toute la nuit au cours d’une rave party et qu’eux à 7, ils pouvaient pas danser sur Yvette Horner pour une musette-party, on les a verbalisés,
  • C’est pas faux je réponds, mais vous les avez amochés quand même !
  • C’est-à-dire qu’ils se sont rebiffés ! a crié le deuxième freluquet et nous avons dû intervenir manu-militari,
  • On lui avait dit non, crie Fanette, on arrêterait pas la musique, il est sourd ou quoi ?
  • Attention, reprend le premier, on dit malentendant,
  • Et ça change quoi, t’entends pas mieux ! hurla Lily-Fleur
  • Et puis, ils ont même pas vu qu’on était des vieux, reprend Saturnin. T’as raison Sylvestre, ils sont tous aveugles aussi,
  • Attention, on dit non voyant…
  • Et alors, ça éclaire pas plus ta lanterne de changer de mot, rétorque Maya

Là, les freluquets ont commencé à s’épuiser et moi à m’énerver.

  • Mais nom de Dieu, vous pouviez pas m’appeler au lieu de leur rentrer dedans !
  • A bas la calotte ! a crié Saturnin

C’est alors que François-Marie est sorti de son silence :

  • C’est quand même un monde, à chaque fois que je fais ou que j’écris quelque chose, on m’embastille. A chaque fois, je dois m’enfuir en Suisse pour être tranquille. 

En France, on veut être libre mais tout de suite ça tourne au capharnaüm, chacun veut une part du gâteau et celle de son voisin et pour faire bonne mesure on fait payer la gabelle aux croquants et aux gueux revêtus alors que les grands se gobergent. Même la libre-pensée ne s’applique pas au petit peuple. On nous confisque nos mots et on nous distribue des maux pour nous occuper en nous faisant croire que nous sommes séniles.

  • On ne dit pas sénile mais qu’on a la maladie D’Alzheimer,
  • Emmène-nous Sylvestre avant qu’ils nous mettent à l’hospice, vocifère Maya
  • On dit l’EPHAD…
  • C’est le même tarif qu’on soit malade ou pas, rétorque Lily Fleur

C’est alors que de derrière un paravent j’entends un gamin éméché qui demande à Charles :

  • Qu’est-ce qu’ils ont tous à être vénères comme ça. Ils kiffent pas la cellule de dégrisement ?

Je regarde Charles qui m’explique :

  • Il se demande pourquoi ils s’énervent comme ça, peut-être ne sont-ils pas contents d’être ici
  • Et il peut pas le dire comme ça ?

C’est à ce moment là que Jeannot s’est levé, la plume en l’air pour réclamer la parole. Comme il était resté calme jusqu’ici, Charles, dans un geste conciliant lui dit :

  • Nous vous écoutons,

Alors voilà :

Les Vieillards et les Euphémismes

 

Sept vieux voulurent danser un soir de couvre-feu

A l’abri des regards en ces temps tortueux,

Mais des oreilles belliqueuses crièrent aux fâcheux,

Sonnèrent les gens d’armes pour arrêter les gâteux.

 

La maréchaussée vite vint les embastiller

Mais les vieux préférèrent continuer à danser

Et avec force, dans le fourgon furent ficelés.

Quand ils en sortirent, tous étaient bien châtaignés.

 

Ils crièrent que les béjaunes dansaient par centaines,

Mais que les vieux étaient traités comme des tire-laine.

Vifs encore, ils n’acceptaient plus la quarantaine,

Même si la loi ils enfreignaient, quelle aubaine !

 

Alors commencèrent de prolixes conciliabules,

Entre les vieux mots et les jeunes lettrés incrédules.

Vint un truchement du cru pour qu’il articule

De concert avec un gendarme à particule.

On leur apprit fissa que leurs mots d’un autre âge

Propices au temps disparu du libertinage

Ici n’avaient plus cours et étaient hors d’usage

Et que même leur musique n’était plus à la page.

 

Mais rien ni fit, chaque mot devenait un nom d’oiseau,

Inconnus des uns, des autres, tous Occidentaux.

« C’est le brin ! » se dit le médiateur in petto,

« Comme vous dites ! » réagit le gendarme aussitôt.

 

« Non » cria un béjaune tôt sorti de l’école,

Il expliqua, « C’est la liberté de parole ! »

Le médiateur dit : On peut dire des fariboles ?!

Mais parler vrai au vieil âge, il faut être fol.

 

Ainsi croyant jouer non pareille symphonie,

Dans tous le pays au nom de tous réunis,

Il n’en sort que de vilains mots d’ergoterie

Où tout un chacun claironne la même niaiserie

En dépit du vieux peuple, en licite moquerie !

 

Ainsi dans un pays libre pour se comprendre

Faut-il malgré l’âge, ne pas craindre la réprimande.

A coup sûr dans un pays libre on peut tout dire,

Il suffit de réciter fort le même sabir.

C’est pourquoi dans un pays libre on peut tout faire

Pourvu qu’on pratique prestement la même grammaire.

 

 

Bon, le silence s’était fait et Charles dit :

  • Je vous ai compris !

Aussitôt il organisa le rapatriement : Un gendarme reconduirait François-Marie et Jeannot en leur logis, pendant qu’un autre prendrait en charge Lily-Fleur et Fanette pour leur location, Charles me ramènerait à la maison avec Gillette, Maya et Saturnin et toute la maréchaussée retrouverait son appart. Il était temps, il était 4h du matin.

Ma bafouille a été longue, mais je vous ferais remarquer que Gillette, privée de parole n’a pu s’exprimer. Ce qui est mieux pour tout le monde, parce que Monsieur le Ministre, gérer la liberté d’expression, ça doit pas être une sinécure tous les jours !

Bien à vous !

Sylvestre

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
Eh bien quel magnifique cadeau !!! Merci Catherine pour ce courrier si bien tourné.
Répondre
E
Oups ! <br /> Bien vu, j'ai le dictionnaire ouvert car tant de mots me sont inconnus.<br /> Merci pour la leçon
Répondre
M
trop bien et bien écrit! MDR
Répondre