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desmotsdebrie

Atelier d'écriture créative, écriture partagée, en groupe, littérature, poésie, nouvelles, apprentissage techniques d'écriture,exemples de contrainte d'écriture

La Demande en mariage

Voici une nouvelle concoctée par Dame Dragonne

Voici une nouvelle concoctée par Dame Dragonne

En ce mois de juin, c’est un matin comme les autres. Au son de la 6ème symphonie de Beethoven dite « La Pastorale » que nous nous sommes réveillés, c’est mon choix. Il est six heures et comme tous les vendredis je me lève avec entrain en me disant que c’est le dernier jour de la semaine. Demain, je pourrais faire la grasse matinée avec Jacques.

Je branche la cafetière et pendant que le café passe, je m’empresse d’aller dans la salle de bain pour me doucher et me maquiller. Ma fonction d’hôtesse d’accueil chez « BOURNON père et fils » exige une tenue irréprochable. Mes cheveux serrés dans le turban d’éponge et le drap de bain enroulé autour de mon corps je reviens vers la cuisine pour déjeuner avant de m’habiller. Je ne peux plus cacher mon état, la serviette révèle un ventre bien arrondi, je dirais même proéminent. Je suis tellement fière de celui-ci et de ce qu’il représente que je mets une large ceinture qui ne fait plus le tour de ma taille mais qui passe juste au-dessous d’une poitrine opulente, bien plus opulente de celle que j’arborais avant ma grossesse.

 Jacques est assis, devant sa tasse de café au lait, il me regarde avancer vers lui, il semble soucieux.
« Qu’y a-t-il ? lui demandé-je en passant mes doigts dans ses cheveux tout emmêlés.
- Rien, euh

-Aller qu’est ce que tu mijotes, je connais cette grimace, tu as quelque chose à me demander.

- Eum…non…

- Aller, Chéri, ne me fais pas languir, dis-moi ce qui te rends si silencieux.

- Voilà, Hummm… humm… Cela fait déjà six ans que nous sommes ensemble…

- Heureusement que tu t’en rappelles. Nous avons fêté nos six ans de vie commune il y a à peine quelques jours.

- Oui, six ans., humm… On s’entend bien ? On est heureux ensemble, non ?

- Humm… Humm, où veux-tu en venir ?

- Amandine… Heu ! Veux-tu m’épouser ?

- Quoi ?

-Amandine, veux-tu m’épouser ?

- Je ne comprends pas, t’épouser ? Pourquoi ? On n’est pas bien ainsi sans…

- Et pourquoi pas ?

- Jacques, il n’a jamais été question qu’on se marie, nous avions convenu au départ de notre relation, pas de papier, pas de tralala, qui ne veulent rien dire, juste ensemble…

- Oui, mais c’était avant, maintenant, il y a le bébé…

- Je ne vois pas en quoi le bébé change la situation, nous ne sommes pas les premiers et nous ne serons pas les derniers à avoir un enfant sans être mariés !

- Amandine…

- Je ne vois pas pourquoi maintenant tu exiges le mariage ?
- Je n’exige rien, juste j’aimerais que nous nous mariions et que nous…

- Je ne le souhaite pas ! Je n’y ai jamais pensé, je ne suis pas pour cette formalité hypocrite. Tu m’ennuies avec cette histoire et je vais être en retard au travail.

- Amandine, tu fuis ! Je ne te demande pas de me répondre tout de suite, je te demande juste d’y réfléchir et de me donner la réponse quand tu seras sûre de ton choix.
- Mon choix, tu le connais !

- Non, je te demande de réfléchir, Amandine, je te pose une question : veux-tu m’épouser, ? Toi tu réfléchis un peu !  Et tu dois me répondre : Oui, je veux, ou non je ne veux pas ! »

Un lourd silence s’ensuit et Jacques reprend la parole :

« Et puis, cela ne changera rien entre nous, ce n’est qu’une formalité.

- Une formalité ? Je n’en suis pas si sûre. Et d’ailleurs pourquoi y tiens-tu maintenant ?

- Amandine, écoute-moi, calme-toi. : J’aimerais t’épouser, je te pose la question. Réfléchis et réponds-moi plus tard. Rien ne changera entre nous quelle que soit ta décision, je te le garantis. »

 

Jacques se lève abandonne son petit-déjeuner sur la table et va à son tour prendre sa douche.

 

Je suis prête à partir, quand Jacques sort de la salle de bain. Son visage est blanc, fermé, comme éteint. Lui qui a toujours le sourire aux lèvres. Ses yeux fuient mon regard. Je regarde l’heure à l’horloge murale au-dessus de la cheminée, il est trop tard pour reprendre la discussion et d’ailleurs, je me demande si je veux remettre cette question sur le tapis.

 Je profite de son silence pour lui tourner le dos et sur un bref « au revoir, à ce soir » je me dépêche de prendre mon sac et de filer.

 

 

Cette question va empoisonner toute ma journée. Je me sens trahie. Il n’avait pas à me poser cette question. Nous étions d’accord sur ce choix de vie dès les premiers jours de notre rencontre. Alors pourquoi et surtout après tant d’années ? Rien ne justifie ce revirement de situation.

 

Et voilà ! … J’ai tout gâché avec ma question. Je m’en doutais bien un peu. Avec son caractère entier et ses principes, j’aurais dû me méfier. Je la connais depuis 6 ans comme elle aime à me le répéter ces jours derniers, six, son chiffre fétiche qu’elle dit. Tu parles d’un chiffre porte bonheur, le six, si encore elle avait dit sept ; ça c’est un bon chiffre ! J’aurais dû prévoir cette réaction abrupte. Mais je ne lui demande pas de me répondre à l’instant T, elle aurait pu prendre le temps de réfléchir et de me donner la réponse plus tard. Ce soir, demain, peu importe. L’heure tourne, je ferais mieux de me préparer et de ne plus y penser. C’est fait maintenant, je ne peux pas revenir en arrière. C’était une bêtise à ne pas faire. Hum !!!

Il faut que je me sorte de ce guêpier, je peux peut-être lui dire que c’était une blague…hum…  Non ! Elle ne me croira pas.

Je peux éventuellement lui dire :

« Pfeu… tu sais, je n’y tiens pas particulièrement, mais que je pensais te faire plaisir. » 

Elle va m’étriper si je lui sors cette ineptie. Je vais devoir trouver une excuse à ma bêtise avant ce soir.

Mince, il faut que je me grouille, c’est moi qui vais être en retard. J’espère qu’elle sera à l’heure, elle, sinon sa colère ne sera que plus violente et dure à calmer. Oh là là ! quelle histoire ! Hum, quelle journée ! Elle s’annonce des plus chaudes.

 

Amandine arrive juste à l’heure dans le hall de l’entreprise, elle sait qu’elle va avoir une journée bien chargée et cette idée lui est pour une fois très agréable. Elle ne pensera pas à Jacques et à sa question stupide. Elle aura l’esprit tellement sollicité par les interrogations des clients qu’elle n’aura pas une minute à elle. Puis à la pause, elle ira soit à la cafétéria, avec ses collègues de travail pour que leurs papotages l’occupent et l’empêchent d’y réfléchir. Ou alors, elle fera un tour à l’auditorium pour écouter la répétition de l’orchestre national de Lyon qui lui fera réentendre la 6ème symphonie de Beethoven, une de ses préférées.

 Sa partie sur l’orage sera à l’unisson avec son humeur, mais peut-être que les doux mouvements de la suite l’apaiseront. Elle en a bien besoin.

 Alors ce soir, quand elle sera de retour à la maison, elle lui donnera sa réponse à Jacques, c’est toujours la même : Pas de mariage. Mais cette fois-ci elle sera calme et elle pourra ainsi l’amener à la comprendre et surtout à abandonner cette idée saugrenue.

« Non, vraiment non, je ne vois pas pourquoi je changerais d’idée, pas de mariage ! C’est mon dernier mot ! »

 

« C’est la pause, elle ne m’a pas téléphoné ; c’est pourtant une habitude bien sympathique, ce petit coup de fil tous les jours pendant qu’elle se change les idées. Elle doit être vraiment fâchée, elle boude si facilement. Et si je lui téléphone ? Non, non ! Si elle est vraiment en colère je ne suis pas prêt à lui faire entendre raison et je sais que quand elle est contrariée elle préfère « décompresser » comme elle dit, loin du ou des tracas qui la perturbent.

Elle a dû partir se promener dans le parc. Jacques regarde par la fenêtre et constate que le ciel est bien gris au loin, il fait lourd, l’orage menace, mais ce n’est pas pour tout de suite. Amandine aime tellement marcher entre les parterres fleuris, regarder la nature. Elle communique avec les fleurs et les arbres, ils l’apaisent. C’est ce qu’elle dit. Elle aime réfléchir dans cette quasi-solitude et en principe elle se calme. Oh ! Amandine, réfléchis et vois tout mon amour pour toi dans ma question. Il n’y a rien d’autre qu’un amour très profond, aucune envie de faire comme les autres, aucun besoin de t’asservir, je t’aime tant. Amandine, j’appréhende ce soir, tu es si coléreuse, si impulsive quand quelqu’un ose te contrarier. Et aujourd’hui c’est moi le responsable de cette furie qui t’anime. »

 

Comme prévu, ses occupations professionnelles l’ont distraite et la fureur qui l’habitait ce matin s’est atténuée au fil des heures, juste un léger ressentiment à l’encontre de Jacques.

« Comment avait-il osé lui poser une telle question ? Ils en avaient discuté bien des fois au début de leur liaison et ils étaient d’accord pour ne jamais tomber dans l’absurde singerie de ces Bobos assoiffés de reconnaissance. Ces prétentieux qui après quelques errements de jeunesse, se rangeaient en appliquant les us et coutumes des puritains et des hypocrites de la Haute. »

Par les baies vitrées du hall d’entrée de l’immeuble Amandine regarde le ciel qui se charge de nuages noirs et lourds de menaces. Tout annonce un terrible orage. Il est 17 heures, l’heure de rentrer ; enfin, la journée est finie et la semaine avec elle.

« Bientôt je serai de retour à la maison, que vais-je lui répondre ?

Je ferais mieux de me dépêcher de rentrer. Le ciel est vraiment menaçant, la météo annonce de forts orages avec beaucoup de vent sur toute la région et elle conseille de faire preuve de prudence lors des déplacements. Je dois partir, maintenant, je n’aime vraiment pas conduire sous les trombes d’eau. Pour ce qui concerne Jacques, je verrais bien, peut-être qu’il ne me posera pas la question ce soir. Je ne me sens pas prête à y répondre, il m’a promis d’attendre, il attendra. Peut-être a-t-il changé d’idée depuis ce matin, peut être a-t-il compris que c’était stupide et que le bébé n’est pas une raison suffisante pour sauter le pas. Six ans que nous vivons le parfait amour, six ans sans anicroche, six ans de consentement mutuel, six, mon chiffre. Il ne peut pas effacer tout ça pour une lubie.

Il faut partir, avec l’orage qui se prépare je ne pourrai pas réfléchir sérieusement, j’aurai d’autres chats à fouetter. »

 

« Quel orage ! Je n’ai jamais vu ça. J’espère qu’Amandine a trouvé un endroit pour se mettre à l’abri du déluge, on ne voit pas à cinq mètres. Elle attend certainement que la pluie se calme. Elle est partie du travail, c’est sûr, elle ne répond pas au téléphone. Pas la peine d’essayer son portable, elle ne sait jamais où elle le pose. Et puis zut, il faut tout de même que j’essaie celui-ci, on ne sait jamais… »

Le silence…

« Aller, Amandine, réponds ! Rien ! Ce portable il ne sert vraiment à rien, c’était un cadeau stupide. Tu ne l’utilises jamais ! Réponds… Mais réponds… ! »

Jacques a été libéré cet après-midi un peu plus tôt et il est rentré directement à la maison. Pour se faire pardonner il a alors, commencé à concocter un bon petit repas d’amoureux. Entre la préparation des plats, la décoration de la table, et le ménage, la fin de l’après-midi est vite passée. Eh oui, il a même fait du ménage… enfin pas grand-chose il faut être honnête, ce n’est pas sa spécialité. Il a rangé, pour une fois, toutes ses affaires qui traînaient un peu partout dans l’appartement.

Il n’aime pas attendre, Il n’aime pas la savoir sur la route avec une telle tempête et là il lui semble bien qu’Amandine a beaucoup de retard. Est-ce dû à l’orage ? Est-elle encore en colère et a-t-elle décidé de ne pas rentrer ce soir ? Non, elle n’est pas comme cela, elle n’est pas rancunière. Il a confiance en elle, elle va revenir, et même elle lui donnera une réponse sa petite Amandine. Si elle ne veut pas de ce mariage elle le lui dira franchement. Il doit patienter, encore. Mais elle aurait dû déjà être là depuis plus d’une heure. Elle a sûrement décidé d’attendre la fin de l’orage pour prendre la route.

Jacques allume la télévision, veut s’intéresser au programme mais son esprit a du mal à suivre l’intrigue de la série policière. Il ne pense qu’à Amandine et à cette question stupide qu’il lui a posée ce matin.

Il est 20 h 30, deux heures trente de retard, cela ne s’est jamais produit en six ans de vie commune. Elle lui téléphone toujours quand elle doit s’attarder avec ses copines ou pour des raisons professionnelles. Non ! Cela ne lui ressemble pas. Je n’aurais jamais dû lui demander de m’épouser ce matin. J’aurais dû attendre le week end.

 

Elle n’a jamais vu un tel orage. Amandine a quitté son lieu de travail dans la précipitation, elle se trouve sur la nationale, à six kilomètres de l’embranchement de la petite départementale qui l’amène à son petit nid d’amour. Les éclairs sont très rapprochés et aveuglants, les tonnerres grondent sans discontinuité. Ils sont si forts qu’il se répercutent dans son corps et même sa petite Austin en tremble ; le volant semble animé d’une vie intérieure et ne demande qu’à s’évader de ses mains moites et crispées. Elle ne voit pratiquement rien au travers des vitres. Les essuie-glaces, à la vitesse maximale, n’arrivent pas à rejeter l’eau suffisamment vite sur les côtés du pare-brise. Elle progresse très lentement, faisant des gerbes d’eau sur les bas-côtés inondés. C’est l’enfer ! Pour elle et les quelques rares et téméraires automobilistes qui sont sur la route.

« Je dois m’arrêter… Ce n’est plus possible… On se croit à la fin du monde ou à sa création. Quand Dieu créa le monde en six jours cela a dû être le même chaos. Amandine reconcentre-toi sur la route ! Je suis tellement en retard que Jacques va s’inquiéter. Il va croire que je lui fais la tête. Je ne peux même pas atteindre mon portable, il doit être au fond de mon sac. Si je lâche le volant, je suis perdue. Trois heures de retard, cela ne m’est jamais arrivé. Ah ! On dirait que l’orage se calme, il semble s’éloigner : 1 – 2… deux secondes entre l’éclair et le tonnerre, il faut attendre les suivants et voir.  1 – 2 – 3 - 4… quatre secondes, oui il s’éloigne, cela va diminuer et s’apaiser maintenant… Je l’espère. Mais le vent est toujours là, il arrive de travers et ma Titine a du mal à rester sur la route. Il faut que je me dépêche. Je ne vois plus les bas-côtés, les routes sont submergées. 1 – 2 – 3 - 4 – 5 – 6…  six secondes. C’est bon ! »

La petite Austin glisse plus qu’elle ne roule. Que d’eau ! Les bouches d’égout, les caniveaux et les fossés refoulent le trop plein de celle-ci sur la route.

 L’embranchement est là, Amandine met le clignotant et tourne sur la gauche au ralenti. La départementale est pire que la nationale, les branches feuillues en cette saison des platanes qui la bordent ont été hachées par le vent, la grêle et la pluie.

 Elles jonchent maintenant tout le macadam mais aussi l’herbe des bas-côtés. Encore quelques éclairs, des tonnerres dans le lointain soudain une très forte rafale de vent secoue la petite voiture, Amandine s’agrippe au volant. Une grosse branche s’écroule au milieu de la voie la faisant sursauter. Amandine donne un coup de frein brutal pour éviter cet obstacle qui obstrue toute la petite route. Le volant s’échappe de ses mains, la voiture fait une embardée, elle mord le bas-côté et bascule dans le fossé.

La tête d’Amandine se porte violemment sur le montant de la portière, avant d’être projetée sur le volant puis en arrière, sur l’appui-tête. La ceinture de sécurité qu’elle ne serrait plus depuis l’annonce de sa grossesse, ne l’a pas suffisamment retenue. Son ventre percute violemment le volant. Amandine ressent immédiatement une douleur qui la fouille et éclate en son ventre, en même temps une douleur foudroyante traverse son crâne et enflamme son cerveau lui faisant perdre connaissance. C’est le noir et le silence !

Puis, en arrière-plan, très faiblement, il lui semble entendre un petit bruit, il s’insinue dans sa conscience, mais elle ne sait pas ce que c’est. Le bruit persiste, devient plus sonore mais elle ne l’assimile pas. Elle est perdue dans un brouillard épais et elle ne comprend pas ce qui lui est arrivé. Elle veut ouvrir les yeux et voir ce qui l’entoure, mais elle ne voit rien. Il fait noir, le bruit est toujours là. Elle veut bouger, juste un peu, diminuer ses douleurs, les faire disparaître, elle a mal de partout. Son corps ne répond pas. Son cerveau semble ignorer ses ordres et ses muscles sont inertes. Elle perçoit à peine des mouvements autour d’elle, d’autres bruits s’ajoutent on dirait des voix, mais tout cela est trop confus. Puis les douleurs s’apaisent, disparaissent. Elle ne ressent plus aucune inquiétude, elle n’éprouve plus aucune douleur, d’ailleurs. Elle est là, sans être là.

 

La sonnerie du téléphone fixe le fait sursauter. Machinalement, Jacques regarde la pendule au-dessus de la cheminée, 22 h 30 ! Jacques se précipite, le cœur serré. Cela ne peut pas être Amandine, elle ne l’appelle que sur son portable. Encore une manie !

« Allo.

- Allo, Monsieur Jacques RIOU ?

 -Oui…
- Monsieur RIOU… Gendarmerie Nationale… Nous avons trouvé votre nom et votre numéro de téléphone dans les papiers de Mademoiselle Amandine LEPAS. Elle a eu un accident…

- Comment ? Je… Elle…

- Monsieur RIOU, Mademoiselle Amandine LEPAS a eu un accident…

- Où est-elle ? Qu’a-t-elle ?

- Monsieur RIOU, nous avons trouvé votre nom dans la liste des personnes à avertir en cas d’accident, Mademoiselle Amandine LEPAS a eu un accident et a été transportée par les pompiers à l’Hôpital St Exupéry de SURESNES.

- Mais, comment va-t-elle ?

- Nous ne savons pas… Elle a été évacuée sur l’Hôpital St Exupéry de SURESNES… Vous devriez vous y rendre… au service des urgences, ils vous recevront et vous expliqueront exactement ce qu’il en est.

- Mais comment est-elle ? Dites moi…

- Je peux juste vous dire ce que je sais Monsieur RIOU.  La voituire allait sûrement trop vite et avec l’orage les routes étaient très glissantes. La voiture a très certainement fait une embardée et s’est retrouvée dans le fossé sur le toit peut être même après plusieurs tonneaux. Nous ne savons pas exactement, il n’y a pas eu de témoin de la scène, semble-t-il. Mademoiselle LEPAS était inconsciente à l’arrivée des secours. Elle a été transportée par ceux-ci à l’Hôpital le plus proche du lieu de l’accident. Je ne peux rien vous dire de plus. Croyez-moi, je suis vraiment désolé… Vous devriez vous rendre à l’hôpital, Monsieur RIOU. Bonsoir, Monsieur, désolé encore. Allez à l’hôpital St Exupéry de SURESNES… « 

Clonc… Plus rien, juste la tonalité du téléphone qui lui perce le tympan et lui broie le cœur.

Tic… Tuuu… Abasourdi, il reste là avec le téléphone à la main, à attendre. Mais rien ne vient. Il est anéanti. Le silence est là qui l’oppresse. Une angoisse sourde nait au fond de lui et le submerge.

Amandine ! Non ! Amandine ! Il a envie de crier sa peur, de pleurer sa peine, de hurler sa détresse. Amandine ! Mais ce n’est qu’un murmure chevrotant qui sort de ses lèvres exsangues.

« Amandine ! Mon Amandine ! »

Il faut qu’il la voit, qu’il lui parle, qu’il lui dise qu’il l’aime, qu’il la touche. Oh, Amandine… Il a compris, il n’y aura pas de mariage, elle a raison… Pourquoi vouloir ce bout de papier ?

 

Tout est noir autour d’elle, juste une petite lueur blanche tout au loin, qui semble l’appeler :

« Amandine. » La lueur tremblotante, s’approche et s’éloigne comme pour l’attirer vers elle. Une voix ténue lui murmure :

« Amandine, Amandine, réveillez-vous !  Amandine ouvrez les yeux !»

Elle veut bien aller vers cette lumière, ouvrir ses yeux mais son corps refuse de lui obéir, il est lourd, inanimé et insensible. Elle renonce à ses efforts inutiles et s’échappe par la pensée. Elle voit dans une salle de cinéma, ligotée à son siège et visualisant un film. Mais quel film ! Celui qui raconte sa rencontre et sa vie avec Jacques. Tous ces merveilleux moments passés avec lui. Jacques ! L’homme de sa vie, celui qui lui a appris à vivre, à sourire, à rire même et surtout à avoir confiance en elle. L’homme qui lui a donné plus qu’il ne lui a pris. Le futur papa de son enfant, de leur enfant. Hum… Celui qui lui a demandé de l’épouser et à qui elle a dit… Pour être honnête, elle ne lui a pas dit mais lui a hurlé « non ». Un non rempli de colère, de frustration qui sortait de ses tripes. Elle ne voulait pas ressembler à ses parents, connaître leur déchirure, leur guerre incessante et destructrice. Elle refusait le mariage pour ne pas être leur triste copie. Elle n'a pas réfléchi, mais là, maintenant, est-ce bien le moment ? Se peut-il qu’elle ait tort ? Se peut-il qu’ils aient une chance de réussir là où ses parents ont échoué ? N’est-il pas trop tard ?

Il est déjà trop tard pour l’enfant, elle sait, au plus profond d’elle qu’il n’est plus là. La petite vie est partie aussi discrètement qu’elle est arrivée en elle. Quelle tristesse ! ils ont été si heureux quand le médecin leur a annoncé la nouvelle. Un bébé, une miniature de Jacques, elle en était certaine. Il aurait été le ciment de leur vie bien mieux qu’un bout de papier.

Elle est là, immobile, elle voit la lumière trembloter, s’étioler et s’éteindre. La lueur se rallume faiblement pour s’évanouir de nouveau et réapparaître de plus en plus lointaine. Puis, celle-ci s’éteint définitivement, tout redevient noir autour d’Amandine et le petit bruit disparait en un chuintement. La peur grandit en elle, il est trop tard, ! Elle a tout perdu ! Ce matin, elle est partie, fâchée contre lui. Elle ne lui a jamais vraiment pas dit : « combien elle l’aime. »

Elle veut le voir encore une fois, lui parler, le toucher encore une fois… lui vient alors les paroles de Céline :

« Encore un soir, encore une heure
Encore une larme de bonheur
Une faveur comme une fleur…
À peine encore, même s'il est tard »

Même s’il est tard… Il est trop tard pour eux.

 

Jacques arrive au service des urgences, décline son identité et demande des nouvelles d’Amandine. Après avoir expliqué leur situation de couple et la vérification de celle-ci par l’infirmière, il obtient satisfaction. Le médecin de garde le reçoit.

Il ne lui cache pas ses inquiétudes sur l’état d’Amandine.  Sa blessure n’avait pas paru trop grave lors de son admission, mais depuis son état s’était aggravé. Amandine refuse de répondre aux stimulations que l’équipe médicale prodigue habituellement aux victimes de traumatisme crânien. Son pronostic vital est engagé, il lui assure qu’ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour la sauver. Mais, il doit lui annoncer une autre mauvaise nouvelle. Amandine a perdu son bébé dans l’accident, très certainement à la suite du choc avec le volant de la voiture… Peut-être que la ceinture de sécurité n’était pas correctement mise.

Pour le moment, Jacques ne peut pas la voir, car le professeur de neurologie et le médecin en traumatologie sont auprès d’elle pour des examens complémentaires. Elle est dans un état critique, plus vite elle réagit favorablement aux stimuli, plus vite elle pourra récupérer. Il doit attendre qu’on l’appelle pour se rendre à son chevet. Il a le temps, ce n’est pas pour tout de suite et puis il faut se préparer à toute éventualité. Jacques lui donne son numéro de portable au cas où…

Avant de s’isoler dans la petite salle d’attente, Jacques demande à l’infirmière, si la mère d’Amandine LEPAS a été avertie de l’accident. D’un air contrit, elle lui répond qu’elle ne pense pas que cela ait été fait. Qu’il serait sûrement souhaitable que ce soit quelqu’un de proche qui lui annonce la mauvaise nouvelle.

Comment dire à Micheline, qu’Amandine a été victime d’un accident ? Et sa sœur jumelle, Aurore, il ne doit pas l’oublier celle-ci. Comment leur annoncer cela ? Amandine et Aurore ont de telles relations que bien souvent il se sent de trop quand elles sont ensemble. Pourtant, il faut bien les informer. Elles voudront venir, la voir, l’embrasser.

Comment leur dire, leur faire comprendre l’urgence de leurs venues tout en leur cachant la gravité de l’état d’Amandine ?

Pourquoi leur dire de venir alors qu’il veut être seul avec Amandine ?

Et si c’était la fin, il ne veut pas partager ces derniers moments avec elles. Mais pour Amandine il doit le faire. Elles habitent si loin, qu’elles ne seront là que demain en début de matinée, même si elles partent dès l’annonce de l’accident.

Jacques s’éloigne et s’isole au fond du couloir pour les appeler. Sa peine, son angoisse et sa douleur, il les vit et revit avec chacune d’elle. Elles lui posent tant de questions. Elles ne veulent pas raccrocher. Qu’elles lui foutent la paix. ! Il ne veut pas être avec elles, il veut être auprès d’Amandine, là, maintenant. Il veut l’avoir à lui tout seul. Quand elles seront là, il faudra qu’il la partage avec elles. Il ne veut pas d’elles, mais comment le leur dire… Il n’a pas le droit.

Amandine est à lui… Amandine… était… à lui. Il déteste cet imparfait qui pourrait conjuguer dorénavant tous les verbes racontant son Amandine. Jacques sort du bâtiment, fait quelques pas dans le jardin et s’écroule sur un banc sans s’apercevoir que celui est mouillé. Ce n’est pas l’humidité froide de celui-ci qui ramènera Jacques au présent, son esprit s’évade. Jacques refuse d’envisager le futur, toutes les images qui s’amoncellent dans sa tête ne viennent que de leur passé, leur passé commun, leur passé heureux, leur bonheur des jours, d’avant ce matin. Le dos courbé en avant, la tête prise entre les deux mains il s’isole dans sa douleur et ne voit pas le temps passer.

Il a froid soudain, il réalise qu’il est là depuis très longtemps dans l’air froid de la nuit qui transpire sur son corps transit et ankylosé. Il faut qu’il retourne à l’intérieur. Il contrôle l’écran de son portable, pas d’appel. Il découvre qu’il est 4 h 45, cela fait 6 heures qu’il a appris son malheur. Tout ce temps écoulé, ce n’est vraiment pas bon signe… Aux dires du médecin.

Jacques revient dans le service des urgences et s’apprête à retourner dans la salle d’attente. Dans le couloir aux odeurs et au silence si caractéristiques de la souffrance, du désespoir et de la mort quand il entend au loin une infirmière l’appeler. Il se fige, hésite à avancer vers cette personne qui va lui annoncer qu’il a perdu sa raison de vivre. Elle insiste, l’interpelle plusieurs fois, se retourne derrière elle et semble parler à quelqu’un. C’est le médecin de garde… Les larmes envahissent les yeux de Jacques et roulent sur ses joues blêmes. Il se sent froid extérieurement, intérieurement, il se meurt, il baisse la tête, il ne veut pas les voir. Il veut ignorer ce monde qu’elle ne partagera plus avec lui.
Ses jambes refusent d’avancer, il doit aller de l’avant, il doit aller vers eux mais plus tard, bien plus tard. Pas maintenant ! Il est trop fatigué ! Il sent la présence de l’infirmière devant lui., elle lui pose la main sur l’épaule gauche, mais c’est la voix du médecin qu’il entend :

« Monsieur RIOU… 

« - Je ne veux pas vous écouter… »

Il veut la voir encore une fois, lui parler, la toucher encore une fois… lui vient alors les paroles de Céline, une des chansons préférées de son Amandine :

« Encore un soir, encore une heure
Encore une larme de bonheur
Une faveur comme une fleur…
À peine encore, même s'il est tard »

Même s’il est tard… Il est trop tard pour eux. »

Alors péniblement, il lève son regard chargé de larmes vers eux et murmure :

« Pas maintenant, je… »

 

En levant son visage, Jacques découvre juste derrière le médecin de garde et l’infirmière son Amandine assise dans un fauteuil roulant poussé par une deuxième infirmière. Une spirale d’émotions prend naissance en lui, s’amplifie, l’inonde et l’enflamme. Elle est vêtue de cette infâme chemise d’hôpital, un énorme bandage sur la tête. Elle le regarde. Elle se lève, hésite, met un pied devant l’autre, défaillante elle lui tend les mains, avance encore d’un pas, s’écroule dans ses bras et lui murmure : « Jacques, veux-tu m’épouser ? »

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