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desmotsdebrie

Atelier d'écriture créative, écriture partagée, en groupe, littérature, poésie, nouvelles, apprentissage techniques d'écriture,exemples de contrainte d'écriture

Blanche en expédition

Blanche en expédition

 

Ce matin-là, après avoir bien réfléchi, Blanche prit une décision, celle d’être le numéro un du courage de la maisonnée. Un nouveau caprice ? s’interrogeait-elle, débordante d’un toupet qui correspondait à son caractère frondeur.

Après son petit déjeuner, Blanche prit son courage à deux mains et se dirigea vers la forêt qui borde le village, le bois des martyres. Elle avait laissé, bien entendu, à la maison ses trois compères pour ne point être gênée lors de ses errances par leurs jérémiades incessantes. Elle était leur aînée et tenait à ses prérogatives.

Quatre à quatre pour fuir leur surveillance, elle franchit prestement les talus de ronces sans peur d’égratigner sa belle robe blanche. Il fallait qu’elle arrive au plus vite au carrefour des cinq sentes pour être sûre de leur avoir échappé. Elle pourrait alors ralentir sa course et ne plus être que dans la découverte de ce monde mystérieux, enfin libre.

La voilà arrivée à la croisée des chemins, appelée carrefour de la Dame, dixit Claire sa maman. Mais surprise six chemins l’invitent à poursuivre son expédition. Niant son angoisse naissante, se faisant hardie, elle prit le dernier de la ronde.

Blanche avançait d’un pas mesuré, levant la tête, ouvrant grand ses oreilles pour surprendre le moindre frémissement de Dame Nature, écarquillant ses yeux pour percevoir entre les feuillages la présence de l’Autre et humant l’air au cas où certaines senteurs pouvaient l’alerter d’un éventuel danger.

Claire avait souvent raconté à Emma, sa dernière, des histoires terrifiantes, comme celle de Blanche Neige et les Sept nains, ainsi que celle du Petit Poucet et ses bottes de sept lieues. S’il fallait la croire les forêts étaient des endroits bien particuliers où la beauté et l’horreur pouvaient se côtoyer. Prenant exemple sur ce dernier héros, elle décida de marquer le chemin pour ne pas se perdre. A défaut de petits cailloux elle mit des petites marques bien distinctes sur les branches basses bordant le passage qui devenait de plus en plus étroit.

Soudain alors que Blanche posait le repère numéro huit, des bruits sourds, des raclements, des grognements, des froissements l’arrêtèrent, une odeur forte et âcre vient lui assaillir les narines. Elle se figea un instant, se fit petite et avança prudemment vers ce tintamarre pestilentiel.  Au détour du chemin elle découvrit une harde de sangliers. Le quartanier, à la silhouette massive et aux défenses recourbées, la laie bien dodue aux mamelles distendues et flottantes et les neuf marcassins au pelage beige à rayures marron foncé étaient là. Ils pataugeaient et se roulaient avec un plaisir certain dans une flaque de boue bien épaisse. Les deux adultes levèrent brusquement leur groin dans sa direction, poussèrent un grommellement dissuasif et firent quelques pas vers elle.

Elle comprit dix sur dix l’avertissement, elle ne ferait pas le poids face à la charge d’un père et d’une mère sentant leurs petits menacés. Alors prudente, elle décida de laisser ces onze personnages fangeux à leur bain nauséabond. Elle se recula précautionneusement et contourna cette zone à haut risque par la gauche où une petite trouée dans les hautes herbes lui proposait un passage vers d’autres horizons plus calmes.

L’air redevint respirable, elle progressait sereinement dans cette sylve inconnue tous les sens en alerte, sans oublier de graver son passage d’un signe.  Par douze fois elle avait repéré et signé sa virée solitaire quand elle entrevit entre les frondaisons quelques éclats de lumière. Arrivait-elle enfin au lieu interdit, l’étang de la Dame ?

Claire avait raconté tant d’histoires horribles sur ce lieu qu’elle se demanda soudain si elle avait eu raison de se lancer dans une telle aventure surtout aujourd’hui, vendredi 13.

Mais ne cherchant pas midi à 14 heures, elle avança tout en se préparant à une retraire rapide. Elle arriva devant une vaste étendue d’eau plutôt noire que verte qui lui fit penser à un immense miroir. Les iris qui le bordaient se balançaient mollement sans que l’air ne semblât animé du moindre souffle. Ils s’y reflétaient et éclaboussaient toute cette obscurité avoisinante de touches jaunes. Sombres étaient aussi les troncs des arbres qui levaient leurs branches vers un ciel à peine visible. Il y régnait une ambiance tièdement collante qui l’oppressait et lui hérissait les poils. Ce miroir, était-il aussi maléfique que celui de la mauvaise reine du conte Blanche Neige ? Elle s’en approcha en comptant ses foulées, quinze, pas une de plus. La voilà tel Narcisse se mirant dans l’eau. Blanche était si mignonne avec ses grands yeux curieux, couleur miel tout pétillants de vie, son minois avenant était si attendrissant. Elle se pencha un peu plus vers la surface froide et voulut poser la question qui lui venait à l’esprit inéluctablement : « Miroir ! Oh mon beau miroir qui est la plus belle ? »

Plouf ! patatras, elle chuta la tête la première dans l’eau, s’enfonça dans une masse spongieuse qui voulait l’aspirer. D’un coup de rein elle refit surface, chercha des yeux la rive et s’y précipita. Elle s’agrippa au bord, grimpa pour sortir de ce piège vaseux et se mit à cracher pour enlever ce goût de pourriture qui s’incrustait en elle. C’était la débâcle comme en 14 ! Sa robe blanche était dégoulinante, verdâtre et sentait l’eau croupie. Qu’allait dire Claire. ? Elle se secoua et dépitée par sa mésaventure, rebroussa chemin. Elle relevait ses traces, les comptant à rebours. Ces marques la rassuraient et c’était en fredonnant qu’elle revenait vers sa maison : Treize, j’en suis fort aise ; douze, je ne suis point jalouse ; onze, il faut que je bronze !

Elle commençait à s’apaiser quand dans le lointain elle entendit la voix de sa maman Claire. Elle semblait affolée et ne cessait de crier son nom : « Blanche ! Blanche ! ». Il n’était plus question de relever ses repères, elle suivit son instinct pour rejoindre au plus vite sa maman, son havre de paix, sa lumière. Une seule de ses caresses lui faisait oublier dix jours de pénitence. Elle devait s’avouer qu’elle avait, par le passé, fait bien des sottises qui avaient amené sa maman à lui infliger quelques restrictions de liberté.

N'ayant pas neuf vies comme le chat et ne voulant pas risquer une pneumonie il fallait qu’elle se dépêche pour retrouver cette merveille d’amour, celle qui devrait à son sens être reconnue numéro huit pour rejoindre les sept merveilles du monde.

Essoufflée Blanche atteignit enfin le carrefour de la Dame, les mêmes possibilités de chemins se présentaient à elle comme les six faces d’un dé, il lui fallait choisir.

« Blanche ! Blanche !» Cela venait de la droite. Elle se précipita en cinq sec et atterrit dans un mur fait de muscles chauds et accueillants.

Claire ! Ambre ! Perle ! Ruby ! ses quatre amours étaient là. Blanche était si contente de les retrouver, qu’elle leur sauta au cou, se serra fougueusement contre elles, leur disant tout le bonheur qu’elle avait de regagner son cocon familial. Jappements et léchouilles des trois compères négligés, caresses à deux mains de sa maman Claire. Elles ne faisaient plus qu’un.

 

 « Blanche ! Tu es vraiment la chienne la plus insupportable que je connaisse » lui dit Claire en essuyant de son pull hâtivement enlevé, sa robe blanche aux longs poils qui à ce moment-là ressemblaient plus à une vieille serpillère usagée, abandonnée et mangée par la vase malodorante de l’étang de la Dame.

 

Dame Dragonne

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