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desmotsdebrie

Atelier d'écriture créative, écriture partagée, en groupe, littérature, poésie, nouvelles, apprentissage techniques d'écriture,exemples de contrainte d'écriture

Hostilité de bonne foi

Hostilité de bonne foi

 

Quelque part en Brie dans les années 1970

 

Par un beau matin de juin, les paroissiens de Courcy se rendaient à la messe dominicale.

Ce dimanche là, ils étaient partagés : s’enfermer dans l’église apporterait une fraîcheur bienfaisante pour leurs organismes maltraités par une canicule qui durait depuis dix jours déjà ou bien éviter le lieu sacré.

Depuis plusieurs dimanches, la messe se terminait soudainement. Chacun fuyait en courant l’office terminé. Cela se passait toujours après la communion.

Une odeur épouvantable venue des entrailles de l’édifice se répandait dans tous les recoins forçant les habitants de Courcy à se couvrir le visage de leur mouchoir.

Dehors, ils happaient l’air comme au sortir d’une noyade ratée.

Le Père Alexis, toujours accueillant malgré les circonstances essayait de convaincre ses ouailles que cette infection avait une explication et qu’il se chargeait de la trouver. Mais les rangs s’éclaircissaient.

Pourtant, il avait constitué une belle chorale et grâce à Hortense, une bénévole douée d’une voix magnifique il avait su animer les messes que tout le monde appréciait ainsi que la musique et les chants.

Ils ne s’endormaient plus pendant l’office, attendaient avec persévérance le moment où les choristes entamaient leurs chants.

Doué d’un caractère optimiste et créatif, notre bon curé était en train d’introduire de nouvelles méthodes. Mais dans ce coin retiré de la Brie, il fallait agir avec prudence pour convaincre certains esprits terre-à-terre.

Ce désagrément malodorant arrivait juste au moment où le Père Alexis allait expliquer ses intentions musicales.

Mais, cette fois-ci, c’était décidé si les effluves se faisaient à nouveau sentir, il traiterait le mal car trois messes avaient déjà été saccagées.

Ce dimanche là, donc, les paroissiens s’alignèrent comme d’habitude pour communier, les choristes se placèrent derrière eux. Le Père Alexis avait presque terminé de distribuer les hosties quand son nez le chatouilla. Les mouchoirs jaillirent des poches et les paroissiens quittèrent les lieux en courant comme s’ils avaient le diable aux trousses.

Le Père Alexis dut en faire autant.

Hortense, quant à elle, se rua directement en face, entrant en trombe dans le bistrot. Pablo, le cafetier la vit passer en direction des toilettes à une vitesse fulgurante pour une femme de son âge où elle s’enferma en hoquetant.

Tous les paroissiens se tenaient sur la terrasse du café respirant à pleins poumons sous l’œil goguenard de Pablo. Certains déjà apostrophaient le curé.

Pablo offrit un remontant au Père Alexis et le curé reconnaissant avala la rasade d’un trait puis il s’affala sur une chaise.

  • ça suffit maintenant. Allez chercher Paulo : ce n’est plus possible, il y a une bête crevée quelque part !

 

On alla quérir Paulo, le maçon qui n’assistait plus à la messe depuis les deuxièmes émanations.

  • Il faut chercher d’où vient cette odeur, commanda le Père Alexis, nous allons tous être malades.

A ce moment, Maria, la femme de Pablo arriva en criant qu’il fallait aider Hortense, toujours dans les toilettes : on appela les pompiers qui transportèrent Hortense à l’hôpital.

Le Père Alexis donna congé à tout le monde et ferma l’église.

-------------

Le lendemain, aidé de Paulo, le curé inspecta l’église. Les deux hommes examinèrent soigneusement l’édifice de haut en bas, déplaçant des meubles, repérant des trous, visitant les fissures, dérangeant des objets couverts de poussières, retrouvant des objets perdus, mais pas trace de charogne.

De plus, l’odeur avait complètement disparu. Paulo proposa de faire un pèlerinage à Lourdes. Le curé haussa les épaules.

  • Alors, dit Paulo, ce sont les gosses : ils lâchent des boules puantes…

Le Père Alexis sursauta : Pourquoi n’y avait-il pas pensé ?

Mais oui, bien sûr ! Cette odeur nauséabonde !

 

Le dimanche suivant, le Père Alexis ouvrit les portes de son église, un sourire aux lèvres et accueillit comme à son habitude tout le monde avec beaucoup de gentillesse. Les paroissiens mis discrètement au courant de l’explication de Paulo affluèrent accompagnés des enfants. La cérémonie se déroula normalement et le Père Alexis regretta l’absence d’Hortense toujours hospitalisée.

A la fin de l’office, les fidèles avaient déjà sorti leur mouchoir, prêts à se protéger mais rien ne se produisit. Pas l’once d’une mauvaise odeur ne vint chatouiller les narines briardes.

Un soupir solidaire d’un bel ensemble sortit des poitrines et les sourires se dessinèrent sur les lèvres.

  • Ah ces gosses, pensa Paulo, se remémorant ses exploits passés.

Alors, Monsieur le Curé, flanqué d’une choriste d’un côté et de sœur Clotilde de l’autre, fit sortir tous les enfants des rangs et les obligea à se placer en file indienne pour défiler devant lui en vidant leurs poches.

Trois corbeilles avaient été disposées sur une table : les enfants devraient déposer dans la corbeille du milieu le contenu de leurs poches et les objets triés seraient déposés dans les autres corbeilles : Monsieur le curé déciderait de la restitution ou de la confiscation.

Il récolta ainsi une collection d’objets hétéroclites plus ou moins inattendus :

Un cadenas sans clé, des billes, un briquet, une image de Sainte Thérèse, un œuf dur, un cœur en bois marqué de deux initiales, un sucre, un dé à coudre, un ruban rose…

Le grand Jacques rougit en déposant un Tampax sous l’œil furibond de sa sœur qui dut faire émerger de la poche de sa veste une biographie de Colette. La choriste tendit le cou et reluqua le petit livre de poche. Sœur Clotilde renifla.

Avisant les derniers enfants, le Père Alexis croisa ses mains devant lui et attendit :

  • Nous y voilà…

Le petit Paul avançait en trainant les pieds, les larmes aux yeux et le hoquet en prime, poussé par sa sœur Catherine, l’œil noir et l’air farouche.

  • Je t’écoute dit le curé
  • Je voulais pas le faire, mais Catherine m’a dit que j’avais juste à faire le guet pendant qu’elle monterait au poteau électrique…
  • ….
  • Mamie, elle le cherche partout et ça me fait de la peine…
  • De quoi parles-tu ?
  • … ben, du panier à salade…

Un brouhaha s’éleva des rangs que le Père Alexis fit taire d’un geste et demanda à l’enfant de continuer.

  • On en a marre de secouer la salade avec un truc antique : Mamie, elle veut pas acheter un panier avec une manivelle. Elle nous force à secouer la salade et ça nous fait mal au bras. La dernière fois, il a échappé à Catherine et il a atterri aux pieds du Père Emile qui cuvait son vin dans son jardin. On a dû aller le rechercher.
  • Alors, finit Catherine, je l’ai accroché au premier clou du poteau électrique pour que Mamie en achète un plus moderne. Je veux plus aller dans le jardin du Père Emile : il a le vin mauvais.

Le Père Alexis demanda quand même aux deux enfants de vider leurs poches : Paul sortit une flasque que le Père Alexis avait perdu depuis un moment déjà. Sans passer par la corbeille de confiscation, celle-ci retourna à l’endroit d’où elle n’aurait pas dû sortir : la poche du curé.

  • Où l’as-tu trouvée ?

Le petit garçon se retourna et montra du doigt le Père Emile qui pour le moment ronflait consciencieusement comme au pied de son cerisier.

  • A toi maintenant dit-il s’adressant à la petite fille
  • J’ai rien à vous dire et j’ai rien fait d’autre. Ce qu’il y a dans mes poches ne vous regarde pas.
  • Vide tes poches, demanda excédée sœur Clotilde

L’enfant obtempéra et déposa un petit carnet fermé par un cadenas, un mouchoir et un livre de poèmes de Baudelaire. De nouveau sœur Clotilde renifla mais se tint coite.

Le Père Alexis soupira. Aucun enfant ne possédait de boules puantes. Les petits filous avaient-ils eu vent de ce qui les attendait ?

Alors, Mamie contente d’avoir retrouvé son antique panier à salade se leva et s’écria :

  • Etait-il nécessaire de déranger toute la chrétienté du village pour une telle affaire ? Vous voyez bien que les enfants n’y sont pour rien. Alors moi je vais vous dire ce que c’est, c’est le pet du Diable !

Et empoignant les deux enfants par la main, elle sortit de l’église suivie de toutes les ouailles.

La choriste secoua la tête et dit :

  • Ouais, mais aujourd’hui le diable n’a pas pété…

Ce qui dérangeait le Père Alexis dans cette conclusion, c’est que les enfants n’avaient pas pensé à enlever de leurs poches des objets compromettants pour eux. Cela voulait donc dire qu’ils ne s’attendaient pas à cette fouille. Mais les plus grands enfants avaient-ils eu vent du complot des adultes ? Avaient-ils élaboré un stratagème pour justement les innocenter ? Les grands étaient-ils à l’origine du délit et s’en tiraient-ils ainsi en laissant les petits se faire punir pour leurs petits secrets en détournant l’attention des parents?

La réflexion de la choriste lui revint à l’esprit car aujourd’hui, le diable était effectivement allé péter ailleurs.

Puis un soir en revenant de son jardin, le Père Alexis découvrit que toutes les hosties consacrées pour la messe du prochain dimanche avaient disparu.

-------------

 

Le curé se résolut à appeler la gendarmerie. Celle-ci fut représentée par trois gendarmes : le brigadier Lancelot et les gendarmes Benoit et Gauthier. Le brigadier prit immédiatement l’affaire en main et conclut rapidement à un larcin d’enfants en mal d’occupation. Le Père Alexis, fort de son aventure avec les boules puantes raconta l’histoire. Les gendarmes s’armèrent de patience et enquêtèrent chez tous les parents. Bien évidemment, ils ne retrouvèrent pas les précieux petits pains d’autel…

Benoit suggéra avec courage en notant l’œil noir de son supérieur, que les enfants n’étaient pas les seuls à détester les hosties. Mais le brigadier décida d’arrêter là son enquête, ils avaient d’autres chats à fouetter et Monsieur le Curé commanderait d’autres hosties qui feraient l’affaire. Benoit sourit comme pour ponctuer la fin de l’histoire. Le Père Alexis comprit le message et s’inclina : les deux gendarmes n’aimaient pas l’Eglise.

Il décida de rendre visite à Hortense rentrée chez elle après quelques jours d’hospitalisation. La vieille femme le reçut avec le sourire malgré sa fatigue.

Après quelques banalités, le Père Alexis lui raconta le vol subi. Hortense pâlit mais déclara que c’était bien dommage pour la messe de dimanche.

Le curé la rassura quant au réapprovisionnement prochain et l’invita à rejoindre l’église puisque les odeurs écœurantes avaient disparu. Quand il expliqua le dénouement, Hortense se rapetissa dans sons fauteuil.

  • Ne vous en faites pas Hortense, les chenapans ont été sermonnés et ils ne sont plus

prêts de recommencer. Croyez-moi, je comprends vos réticences, vous avez été très malade et réintégrer la chorale ne vous fera que du bien.

La vieille dame répondit qu’il était encore tôt et pria le Père Alexis de la laisser se reposer.

Dès qu’il fut parti, elle soupira et se leva…lestement. La seule idée de subir encore une fois ces douleurs lui était insupportable. Elle devait trouver une solution.

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Quelques jours plus tard, les gendarmes revinrent voir le curé. Ils voulaient s’assurer que rien d’autre n’était arrivé. Le Père Alexis regretta seulement de ne pas connaitre les auteurs du vol. Les nouvelles hosties étaient arrivées : elles se trouvaient enfermées à leur place dans le tabernacle. Il les montra volontiers aux gendarmes.

​​​​​​​​​​​​​​Gauthier raconta :

  • Quand j’étais enfant, je n’aimais pas les hosties. Ça n’a aucun goût et on ne peut les manger par gourmandise. C’est insensé !

Le brigadier interrompit les réflexions de son collègue et prit congé du curé.

Dehors, le soleil tapait et les gendarmes se hâtèrent de regagner la gendarmerie.

Ils participeraient à la messe de dimanche prochain et si tout se passait bien, ils classeraient l’affaire.

 

Le dimanche suivant, les villageois n’étaient plus hostiles à la messe puisque le problème était résolu. Ils se retrouvèrent tous dans un brouhaha familier que le curé calma gentiment et tout se déroula bien.

En ouvrant grande sa bouche édentée pour recevoir l’hostie, Mamie savoura ce moment de paix. Le père Emile, un peu distrait, avala tout rond l’hostie et Paulo soupira en gardant le précieux petit pain dans sa bouche. Il trouva un goût nouveau et bien agréable à l’hostie.

Puis, les choristes entamèrent un chant rythmé et contagieux. Une chanteuse martelait son orgue de ses doigts agiles déversant une musique gaie et entrainante. Une autre se mit à se dandiner en tapant dans ses mains et le père Emile envoya voler sa casquette en l’air sous l’œil maternel de la Sainte Vierge. Mamie se mit à rire et Paulo essaya de chanter. Le Père Alexis n’écoutait que la musique et regardant autour de lui, découvrit ses ouailles hilares et levant les bras au ciel. Il tenait encore au bout des doigts une hostie destinée au gendarme Gauthier qui attendait langue pendante. La musique enjouée était devenue infernale, les cris, les rires et l’ambiance s’entendaient dehors malgré les lourdes portes fermées.

Le gendarme Benoit qui était posté près de la sortie, rabattit son képi en arrière et agrippa sa ceinture des deux mains. Non mais …Ils sont dingues !

Sœur Clotilde, les yeux lumineux et un sourire éclatant aux lèvres tapait sur ses genoux en secouant la tête. Maria, moins énervée riait de ses belles dents et se signait.

 

Les enfants n’en perdaient pas une miette :

  • Ben, dit Paul en regardant sa sœur, c’est quand même mieux que le pet du Diable !
  • Regarde, observa Jacques, ils s’embrassent. Ben mes aïeux, ils sont bourrés ou quoi ?!
  • C’est les hosties, réfléchit Catherine
  • T’es folle clama Paul, c’est les gâteaux du Bon Dieu, et d’habitude, il rigole pas le Bon Dieu.

​​​​​​​Un battant de la porte s’ouvrit tout doucement et Hortense pointa son nez. Le sourire dessiné sur ses lèvres se mua en un franc rire : ça y est, j’ai réussi !

Benoit la saisit par un bras et la fit entrer de force. Soudain tout était clair :

  • C’est vous qui avez volé les hosties,
  • Eh oui, mais voyez le résultat : quel spectacle !
  • J’attends vos explications rugit le gendarme en jetant un œil effrayé sur Gauthier qui se contorsionnait en claquant des mains.

Le képi du jeune gendarme ballotait maintenant sur la tête d’un homme chauve qui s’égosillait.

Seuls les enfants goguenards et le curé ébahi assistaient sans bouger à la liesse envoûtant nos briards.

Alors, dans l’euphorie générale, Hortense se mit à raconter son aventure.

Son rêve de faire entrer le Gospel dans l’église s’était réalisé et pour convaincre ces Briards si têtus elle avait introduit une nouvelle méthode qui lui avait été bénéfique à elle aussi.

A l’hôpital, on lui avait dit qu’elle était allergique à un composant de la farine qui servait à la fabrication des hosties. Les effets étaient dévastateurs : maux de ventre suivi d’effluves pestilentiels se manifestaient aussitôt le petit pain ingurgité. Il était absolument nécessaire qu’elle renonce à certains aliments.

Et puis, malgré le modernisme du Père Alexis, celui-ci restait fermé au Gospel même s’il connaissait cette musique et son histoire. Mais il ne voulait pas contrarier les villageois.

Elle avait  donc décidé de résoudre les deux problèmes. En secret, bien loin des oreilles de Monsieur le Curé, elle avait initié les choristes réjouies à l’idée de faire une bonne surprise.

Puis, elle avait subtilisé les hosties pour remplacer les céréales hostiles et avait ajouté un léger euphorisant (mais très léger, Monsieur le gendarme) qui finirait de convaincre les fidèles du bonheur provoqué par cette merveilleuse musique.

Et quel succès, ne trouvez vous pas gendarme Benoit ?

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