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desmotsdebrie

Atelier d'écriture créative, écriture partagée, en groupe, littérature, poésie, nouvelles, apprentissage techniques d'écriture,exemples de contrainte d'écriture

Le panier de quetsches

Le panier de quetsches

Le panier de quetsches

 

Savez-vous à quoi sert un panier de quetsches ? A recueillir des quetsches me répondrez vous, … pas seulement. Celui dont je parle était rectangulaire, de la couleur de ces délicieuses prunes à chair jaune, épaisse parfois croquante. Le panier était fabriqué maison. Grand-père Georges avait l’habitude de réaliser de petits paniers en bois et autres contenants affectés à des usages divers mais ciblés. En l’occurrence, celui-là était utilisé en automne pour récolter le précieux fruit destiné à l’industrie de l’eau de vie.

L’automne est une saison fantastique pour les vignerons et leurs adeptes. Pensez donc, tous ces beaux fruits : la pomme, le raisin, la mirabelle, la poire, la prunelle… consacrés à la fabrication de l’inestimable eau qui entretient la bonne humeur. Mais, passée la merveilleuse saison des amateurs de tonneaux et autres ustensiles vinicoles, le petit panier à quetsches est là, posé soigneusement par terre à côté du lit de Grand-père dans l’attente d’une prochaine vendange.

Alors, Grand-père l’utilise pendant les autres saisons pour rapporter des œufs à Louise. Bien que les prunes soient une denrée fragile, traitées avec précaution voire avec amour, elles sont moins vulnérables que les œufs. Chacun sait que la fragilité de ceux-ci réside dans le transport. Or, dans cette histoire le point clé est là.

Donc, par un beau jour d’été, Louise demande à son beau-père de lui rapporter des œufs pour le repas du soir… enfin, elle espère, sinon ce sera pour celui du lendemain…

Il accepte avec sa bonhomie habituelle et il s’en va, la casquette vissée sur son crâne dégarni, appuyé sur sa canne à main droite et portant le petit panier vide sur son bras gauche replié.

Il est bien Grand-père en ce début d’après midi : il fait un peu chaud, mais il a humé l’air comme un vieux chien de chasse qui sait où trouver un coin d’ombre régénératrice. Il se dirige vers la rue de l’Entonnoir où siège le bistrot du village, nom propice pour ce lieu privilégié où il passe de si longs moments.

Il traverse d’abord la rue Lecompte et monte la «Charrière » d’un pas lent mais déterminé. Il va passer tout l’après midi avec ses amis à siroter quelques petits verres du geste précis qui encourage les vignerons à poursuivre leur œuvre. Là, Grand-père raconte des histoires à sa façon qui le font rire et retiennent les clients auprès de lui.

La propriétaire du bistrot épicerie a pris soin à l’arrivée de Grand-père de remplir le panier des œufs commandés par Louise. Le petit panier attend dans un endroit confiant que Grand-père décide de reprendre le chemin de la maison.

Quand ce moment là arrive, l’après midi est bien entamé et Grand- Père est bien gris.

Il reprend son panier qu’il cale sur son bras gauche replié, s’accroche à la rampe pour descendre les quelques marches, récupère sa canne que lui tend le cafetier et entame le chemin du retour. Tout va bien pour le moment, la rue est en pente dans ce sens et aide Grand-père à cheminer.

Arrivé dans la rue Lecompte, devant la maison des Vignon, il a encore un peu de chaussée à parcourir : la maison est nichée au bout de la rue, au ras des vignes, près des pruniers.

Grand-père est engourdi par l’alcool absorbé, la chaleur est encore là, plaquée sur son dos. Il a sommeil et sa démarche est incertaine parfois dangereuse pour sa précieuse charge. Le panier pèse sur son bras. Il s’arrête plusieurs fois, pose délicatement le fardeau à terre et s’essuie la nuque d’un geste las avec son grand mouchoir à carreaux. Puis, tout doucement, il reprend son chemin. Enfin, il arrive au logis.

Louise l’a vu arriver du haut de son balcon où elle se tient depuis un moment. D’un seul coup d’œil, elle a compris la situation. Georges, son fils, est dans la cuisine, prêt à se mettre à table. La soirée risque d’être houleuse quand il verra son père dans cet état là. En attendant, il vaut mieux ne pas interrompre Grand-père dans son cheminement.

Pour l’instant ce dernier emprunte la longue allée qui conduit à l’étroit passage à angle droit où naît l’escalier. Sa casquette pique du nez, le corps du vieil homme tangue mais le panier ne bouge pas. Grand-père arrive dans le passage et le panier frôle le mur. Puis, dans un souci de garde, Grand-père délaisse sa canne le long du mur, fait passer le panier sur son bras droit, de la main gauche agrippe la rambarde d’un geste infaillible et commence son ascension.

Marche après marche, les œufs se haussent vers leur destinée. Arrivé en haut de l’escalier, il fait une halte fluctuante pour amorcer un virage à droite. Pour plus de sécurité, il préfère reprendre le panier sur son bras gauche, mais en rétablissant son équilibre, il s’arrache un morceau de peau sur le mur et le panier fait un demi-tour dans le vide au dessus de la balustrade.

Non loin de là, Louise est comme une statue. Elle n’a pas quitté sa place mais son sang n’a fait qu’un tour en voyant Grand-père en haut de l’escalier essayant de rétablir le gouvernail de son corps ballotté. Elle craint toujours la chute en arrière. Finalement, Grand-père arrive à sa hauteur, la regarde, inébranlable maintenant que l'aplomb est revenu. Il n’a pas lâché sa cargaison. Il rentre dans la maison et gagne la cuisine située au fond du couloir à droite où l’attend son fils déjà attablé.

Puis, dans un geste royal et minutieux se penche pour déposer le panier sur le buffet bas.

Louise s’est enfin assise. Rompue. Encore une fois, elle se le promet, elle ne lui fera plus rapporter les œufs.

Grand-père est fatigué : après avoir avalé sa soupe, il s’endort au grand désarroi de Georges. Mais il a rempli sa mission : Louise regarde les œufs, intacts dans leur abri.

Cette scène s’est déroulée des tas de fois dans mon enfance. A chaque fois les œufs sont arrivés sains et saufs à la maison malgré un voyage dangereux. Grand-père remplissait sa mission avec oscillation, certes mais fidélité.

Quand il avait mis ses « chaussures à bascule », tout pouvait arriver : la chute traumatisante, le sommeil désarmant, la toux agitatrice, la surdité inopinée mais le panier de quetsches bien calé au creux de son bras revenait indemne avec son contenu.

Il m’a toujours semblé qu’il ne perdait pas tout à fait pied dans ces surabondances de boisson et qu’un minimum de lucidité lui permettait de raidir toute sa volonté dans un acte d’ultime détermination qui lui faisait accomplir sa mission.

En plus, Grand-père était un protecteur pour toutes ces nourritures qui bâtissaient son quotidien : l’œuf à la coque du matin était sacré !!… accompagné d’une petite goutte, ça n’était pas mauvais non plus ! Lui qui ne se protégeait pas avait un respect inné pour

la nature et faisait participer allègrement tous les ingrédients qu’elle avait crées à sa vie.

Si Louise eut des peurs qui l’épuisaient, elle eut aussi des sourires et des fous rires que ne partageait pas Georges. En effet, il avait hérité de sa mère un caractère sévère que cette goguette ne réjouissait pas. Quant à nous, les petits enfants, nous avons conservé du panier, des prunes, des œufs et de bien d’autres choses un souvenir qui ressemble fort à un inépuisable trésor.

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Les Briardises sont des petites histoires que j'ai commencé à écrire il y a quelques années.

Elles racontent des aventures qui sont arrivées à des personnes de ma famille, mes collègues, mes voisins, mes amis.;; Elles sont toutes vraies. Je vous les livre telles que je les ai écrites à l'époque où je rodais ma plume, seulement guidée par l'amusement de les raconter.

 

 

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