Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
desmotsdebrie

Atelier d'écriture créative, écriture partagée, en groupe, littérature, poésie, nouvelles, apprentissage techniques d'écriture,exemples de contrainte d'écriture

La Danseuse du mercredi après midi

La Danseuse du mercredi après midi

La Danseuse du mercredi après-midi

 

 

Eléonore sortit dans la cour et jeta le grain aux deux poules que Monsieur le Curé s’obstinait à garder. Eléonore n’aimait pas les poules qu’elle considérait sottes et dépendantes. Elle habitait un petit logement à côté du presbytère. Elle l’avait décoré à son goût et s’y sentait bien.

Elle était au service de Monsieur le Curé depuis dix ans et sans se plaindre de son emploi, elle rêvait de devenir secrétaire auprès d’un médecin ou d’un avocat. Chaque soir avant de dormir, elle s’installait confortablement à sa petite table de travail et lisait. Elle prenait des notes dans des petits carnets qu’elle relisait inlassablement. Elle s’instruisait avec l’accord de Monsieur le Curé qui ne rechignait jamais à l’éclairer quand elle le demandait.

Veuve, grande, brune et dodue, elle ne caressait plus, à son âge l’espoir de se remarier. D’ailleurs, quel homme aurait voulu d’une femme souvent perdu dans les rêves ?

Chaque matin de bonne heure , Eléonore entrait dans la pièce rustique et rutilante où Monsieur le Curé prenait son petit déjeuner. Il  la saluait et la remerciait souvent du copieux repas. Il ne manquait jamais de prodiguer à sa « gouvernante » comme elle souhaitait qu’il l’appelle, des félicitations sur sa compétence en matière de cuisine. Eléonore observait son patron avec un regard heureux et se tournait vers l’évier pour commencer son travail de la journée.

Monsieur le Curé était un homme jeune et épanoui, beau comme un hidalgo qui faisait tourner les têtes des jeunes péronnelles et des femmes honnêtes. Jamais la confession n’avait été aussi assidue. Mais Monsieur le Curé n’y prêtait pas attention. Il était fidèle à son sacerdoce et malgré les efforts des paroissiennes, il n’avait jamais mis en danger sa réputation.

Eléonore avait bien subi quelques péripéties : on convoitait sa place et si la jeune femme avait été belle, elle savait que sa réputation à elle aurait été compromise. Ce qu’ils ne savaient pas tous ces fidèles, c’est que Monsieur le Curé faisait bien une infidélité à Dieu. Monsieur le Curé avait un péché mignon : la musique.

Bien sûr il aimait Bach, mais tous les autres aussi et même la musique moderne. Il était musicien dans l’âme. Il avait créé une chorale pour les petits et on le sollicitait pour les grands et les…grandes. Monsieur le Curé n’écoutant que son bon cœur ne pourrait refuser. Aussi, pour économiser son énergie il partait chaque mercredi matin en retraite au séminaire du bourg voisin. Questionné, Monsieur le Curé avait répondu que pendant des heures, allongé sur le sol, il priait. Force était de reconnaitre un homme sincère et entreprenant.

Monsieur le Curé n’émouvait pas Eléonore qui avait gardé du mariage et des hommes un mauvais souvenir. Les seuls qui l’attiraient étaient les héros de ses romans. Son préféré restait Rhett Butler et elle détestait Scarlett O’hara. Elle tenait donc son office de gouvernante avec simplicité et caractère, imperméable aux ragots. Elle jetait sur les paroissiens un regard dédaigneux.

Monsieur le Curé lui avait alloué un jour de congé le mercredi, aussi, chaque semaine se rendait-elle à Paris pour visiter la ville et ses musées et faire le plein de livres. Sa faim de connaissances était sans borne. Elle racontait aisément à ses rares amies qu’elle aimait flâner et s’asseoir à la terrasse d’un café comme le font si naturellement les Parisiens. La ville l’enchantait. De ses sorties hebdomadaires, elle revenait rêveuse et indolente.

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Cette fois, il fallait qu’elle parle à Monsieur le Curé et jetant la tête en arrière Madame Félix avala une rasade de Porto. Elle était l' épouse de Monsieur le Maire, outrée, sa rage ne faisait que s’épanouir au fil du temps. Cette Eléonore, avec ses grands airs, n’était qu’une menteuse et une délurée et quand le saint homme saurait, il la chasserait et la place serait enfin libre.

Madame Félix avait découvert que chaque mercredi après midi, revenant de Paris, Eléonore se rendait dans un lieu de perdition. Bien sûr, elle rentrait les bras chargés de paquets, soi-disant des livres, elle voudrait bien les voir d’ailleurs, mais à quatorze heures pétantes elle sonnait allègrement à la porte de Gino, le professeur de danse. Madame Félix soupira. L’homme était beau. Plus beau que Monsieur Le Curé, charmant, chaleureux et il baisait la main des dames qui sonnaient à sa porte. Il les entourait d’un bras protecteur pour les faire entrer et leur disait des mots d’accueil à faire pâmer une paysanne !

Evidemment, pour entrer chez lui il fallait avoir envie d’apprendre à danser : elle avait essayé, sans succès et le bel italien excédé avait finalement réussi à la convaincre de passer à un autre loisir : elle n’avait pas d’oreille pour la musique et pas de conviction pour le tango. Car la danse préférée de Gino était le tango argentin, langoureux et passionné. Il fallait se contorsionner et oublier les calamités de l’âge, danser avec des talons et agiter les cervicales douloureuses. Malgré ses efforts et ceux de Gino, elle avait renoncé et voilà que cette Eléonore potelée, sous ses airs éthérés parvenait à faire toutes ces acrobaties avec une assiduité et une sincérité redoutables !

D’abord abattue, elle avait quand même insisté pour apprendre autre chose, la valse ou toute autre danse pour être avec Gino mais celui-ci l’avait découragée. Alors, elle s’était introduite dans le jardin et cachée derrière un bosquet elle espionnait l’homme de ses rêves qui enlaçait d’autres femmes. Quand Eléonore était arrivée, elle avait été surprise puis inquiète : Eléonore était la seule élève le mercredi après midi et Gino s’en occupait exclusivement. Elle observait le couple évoluer avec grâce et progresser inexorablement vers ce que Gino appelait l’excellence. Un soir, n’y tenant plus, elle avait pris sa décision.

Elle arrivait à grandes enjambées à la porte du presbytère quand Monsieur le Curé chargé d’un panier rempli de bois y entrait. Elle l’interpella et comme à son habitude il fut courtois et attentif. Elle criait presque en lui racontant l’histoire. Il la prit par le bras et la fit entrer dans la maison en jetant un regard alentour. Le discours était confus. Il la fit répéter. Il lui demanda si elle était sûre de ce qu’elle avait vu. Offusquée mais ravie, elle confirma. Il la remercia et lui demanda de taire cette histoire, il allait s’en occuper. Soulagée, mais soudain épuisée, Madame Félix lui demanda un remontant. Il lui offrit une tasse de thé qu’elle but d’un trait en grimaçant. Il était temps de rentrer.

Le mercredi suivant, tapie dans son bosquet, assise sur un tabouret pliant, Madame Félix attendit l’arrivée d’Eléonore. Celle-ci arriva ponctuelle et souriante.

Dans la salle de danse, la musique retentit et le couple s’enlaça dans une posture désormais naturelle. Un peu de temps passa et soudain un homme apparut sur le seuil de la porte. Grand et élégant, il jeta un œil alentour tout en souriant. Madame Félix ne pouvait voir son visage et l’irruption inattendue de cet importun faillit lui faire fuser un juron.

La musique cessa et Gino sortit de la salle pendant qu’Eléonore en professionnelle consommée de détendait les bras et la tête. Gino fit entrer l’homme qui se mit à parler. Puis, comme s’il était chez lui, s’approcha de la fenêtre qu’il ouvrit en grand, il demanda à Gino de remettre la musique et empoigna Eléonore dans un geste décidé. Le couple évoluait avec beauté, respectant la danse et la musique comme si elles coulaient dans leur corps depuis l’éternité.

Jamais Madame Félix n’avait été aussi émue : le spectacle était saisissant, la connivence entre les deux danseurs lui fit oublier la raison de sa présence et s’avançant imprudemment devant la fenêtre se fit connaitre en applaudissant quand la musique cessa. Gino regardait ses élèves avec un regard reconnaissant et médusé. C’était sa récompense.

Alors l’homme se retourna vers Madame Félix qui reconnut Monsieur le Curé, souriant et désormais libéré d’un poids : chaque mercredi matin, il venait ici apprendre le tango et Gino lui avait promis une cavalière exceptionnelle, la danseuse du mercredi après-midi.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article